Sur la dmarche, le travail, le mode de vie
Thtre de mmoire
Pascale Favre dveloppe un travail de mmoire, elle met en Ïuvre et traduit ses souvenirs par lĠcriture,
le dessin et plus rarement des maquettes. Architecte dĠintrieur, diplme de lĠEcole suprieure des Arts Appliqus de Genve,
elle a rhabilit des btiments agricoles en Allemagne et dans le canton de Vaud avant de rentrer lĠcole des Beaux-arts.
Elle garde de cette premire formation un attachement pour lĠarchitecture, lĠagencement et la partition de lĠespace et des savoir-faire,
dont elle nourrit son travail artistique.
Elle sait dcrire le bti avec justesse, assembler et articuler diffrents points de vue
dans une mme feuille ou construire des maquettes. Cependant ses croquis, pures et volumes ne sont ni des projets venir,
ni des constructions imaginaires. Si elle travaille sur les intrieurs cĠest bien du temps et de la mmoire dont elle se proccupe.
Ses souvenirs et lĠcriture sont aux fondements de tous ses travaux. Pascale Favre reprsente des lieux quĠelle a arpents et
o elle a fait des rencontres. Ici elle a dans ; l sont rassembls, recomposs et organiss sur la mme page diffrents
endroits parcourus avec une mme personneÉ
Elle travaille par associations dĠides et ses dessins procdent de lĠcriture.
Les mots activent la mmoire et lĠpuisent, appellent, rapprochent et fixent les souvenirs. Au fil des images mentales,
elle reconstitue par bribes, avec ses manques et ses saillies une vision subjective de la ralit passe.
Ses textes sont soit directement publis, soit dessins sur papier ou mme le mur. Elle ne laisse alors gnralement
que quelques mots ou une phrase en forme de titre qui prcise lĠambiance.
LĠarchitecture, les volumes intrieurs et quelques objets constituent de fragiles indices qui permettent de situer
les lieux o Pascale Favre a fait des rencontres. Paradoxalement et avec pudeur, elle ne met en perspective
et en scne que lĠespace, jamais aucun personnage nĠest reprsent, ils apparaissent en creux.
Ils ont t l, il nĠy sont plus, se sont absents pour mieux nous cder leurs places.
Claude-Hubert Tatot
Elle pratique aussi bien le dessin, lĠcriture, la vido que la musique, mais le fil conducteur de son travail reste celui,
lger et dlicat, du dessin, souvent mme le mur, pour raconter les lieux quĠelle visite. CĠest ainsi quĠau Caire, en 2004,
elle dessine la ville sur les papiers peints dĠun appartement choisi pour une exposition collective. Et quĠ son retour Genve,
elle publie, dans Retour dĠEgypte, dessins et textes raliss lors de sa rsidence.
Au Palais de lĠAthne, elle prsente sous le titre Les heures chaudes, les images et le rcit dĠun voyage en Sardaigne.
Tour tour la Galerie Fox, le Centre Pasquart, la Villa du Parc, la Villa Dutoit et Milkshake Agency,
ont recueilli ses rcits dĠarchitecture.
Ç On sĠintroduit dans lĠunivers de lĠartiste comme on irait au spectacle : curieux, intrigu, dtendu È, dit Christian Pellet dans
Domaine public. Il est vrai que la rcriture des lieux par Pascale Favre conduit la dambulation plus quĠ la reconstitution.
Les croisements se font et se dfont, le labyrinthe de la mmoire cre son chemin pour traduire lĠarchitecture tout en la dconstruisant.
Le rseau de circulation des lignes, traces lĠencre noire ou brodes sur des voilages, voque la fluidit du passage,
la respiration, le mouvement, plus que la gomtrie. CĠest son exprience de vie que lĠartiste transmet.
Aucun tre humain ne figure, mais la prsence vivante est perceptible. Elle bti ses dessins partir de la remmoration
et avec la subjectivit de lĠintrospection : Ç Chaque dessin retranscrit un souvenir exact dans toute son imprcision È dit-elle.
Tout est reprsent, jusquĠ ce que la mmoire sĠpuise. Alors, le dessin sĠarrte. Le travail est termin.
Une impression de voyage, de rcit, dĠerrance contemplative se dgage des travaux de lĠartiste, comme si lĠobjet dcrit par sa main,
devenait acteur du souvenir et rvlait sa propre vibration sur les surfaces planes, structures par les pleins et les vides,
les lignes et les volumes qui sĠy dcoupent.
Franoise Mamie Exposition Ç Mmoire et oubli È, Villa Bernasconi, mai 2006
Quelques traits esquissents un lieu, des lieux. Souvent des lieux de rencontre, le nombre de siges en tmoigne voquant une convivialit,
qui fut, car les visiteurs se sont absents. CĠest le souvenir de ce temps pass que Pascale Favre retrace,
dans le prsent de la recration artistique, sur le papier. Le regard tourn vers lĠextrieur lors de lĠexprience vcue,
se tourne vers lĠintrieur lors de la remmoration et de sa retranscription concommitante.
Le rendu au moyen de la perspective permet une plonge du regard dans lĠespace du souvenir.
LĠimperfection inluctable de la rminiscence se cristallise parfois dans une tache, dont la couleur est pourtant
un lment descriptif supplmentaire du souvenir.
Hlne Cagnard In ÇIn diesen Zeiten, cĠest le momentÈ Centre Pasquart, ditions Fink, 2003
Les espaces privs mĠintressent. Mais plus encore que lĠesthtique et la beaut qui se dgagent des architectures,
ce sont les rapports de lĠhomme avec lĠespace qui me passionnent : quĠils soient sociaux, intimes, politiques,
ils sont directement lis lĠarchitecture et permettent un questionnement permanent au fait de btir.
De manire plus intrinsque, lorsque je dessine un intrieur, cĠest aussi bien une fiction que je construis,
dans le sens o fabriquer des espaces revient inventer des histoires qui se joueront lĠintrieur.
Dans les constructions, cĠest lĠhabit qui me touche. Les gens mĠapparaissent au travers des murs, des objets, des places.
JĠen rcolte les histoires (en maquette, en dessin, par le texte, en brodant avec des mots ou des aiguilles).
LĠcriture apparat comme un lien vident avec le travail plastique.
Je questionne la ville tous les jours ; je ne peux mĠen dtourner. CĠest une source constante dĠmerveillements
comme dĠagacements voire de pertes. Malgr les liens qui se tissent, lĠvasion est sous-jacente.
Elle se dcline dans les perspectives.
Mon travail sĠarticule sur les lieux que je traverse. Mes recherches prennent sens dans lĠacte de voir.
Voir interroge la pense qui oscille entre un Ïil en perptuelle qute de nouveaut et un esprit qui projette dĠautres visions.
Voir sous-entend le regard conscient qui se pose sur les choses et suspend un temps.
Mais un autre temps plus long et plus incertain prend forme dans le souvenir, faisant natre un autre type dĠimages.
Comment faire voir ces images ? Comment les retranscrire ?
Le langage sĠexpose comme il peut. Le dessin, la vido, la maquette, lĠcriture sont des possibles que jĠutilise.
Dans ce sens, je ressens la ville comme une source constante de questionnements.
Je la regarde dĠabord comme un ensemble dĠarchitectures, comme urbanisme.
Cette pense me ramne dĠemble lĠHomme.Ses visions voluent.
La ville se transforme dans le lien social qui sĠinstaure. Paradoxalement, elle mĠattire par de tout petits riens.
Ces indices dĠintimits me rapprochent, puis mĠloignent.
Par cette vue dĠensemble, jĠessaye dĠimaginer toutes les vies qui lĠhabitent.
Lorsque je questionne ma mmoire, une mise distance sĠeffectue. Elle me donne des prsences en attente de revenir.
Les lieux nous marquent, comme nous les marquons.
La mmoire permet de les contenir : les petits miracles du souvenir permettent de faire rapparatre les images.
Pascale Favre 2003
Je dessine et fabrique des maquettes. Dans ce sens, je nĠessaye pas de proposer quelque chose de nouveau.
Soit je retranscris directement ce que mes yeux me donnent voir,
ce qui revient prendre note des scnes qui se droulent devant moi, de comprendre des architectures,
ou encore dĠobserver et de sĠtonner de la mme manire quĠun voyageur peut le faire devant tout ce quĠil dcouvre,
soit jĠutilise le dessin et les maquettes comme des reconstructions possibles des souvenirs ou plus exactement des
espaces et des lieux qui contiennent mes souvenirs. Comme si, encore plus que ma mmoire,
cĠtaient les espaces (architecturs et naturels) qui en conservaient les traces.
Si le souvenir est un thme qui mĠest cher, ce nĠest pas parce que jĠprouve de la nostalgie.
Mme sĠil est vrai quĠoralement, il existe un plaisir rel (doux et aigre-doux) les relater, les enjoliver,
voir les dformer par lĠemprise du prsent sur le vcu : cĠest une joie fictionnelle qui se retrouve dans lĠcriture.
Mais lorsque les espaces se reconstruisent sur le papier, sur les murs ou en volume avec du carton,
cĠest autre chose qui entre en jeu, mme si au dpart une phrase est l qui dclenche un souvenir et des penses subsistantes.
Ce qui mĠimporte encore plus que les histoires que je convoque, cĠest lĠensemble dĠun tat des lieux et des choses.
Et cet tat nĠest pas seulement un merveillement de ce qui resurgit, car il sĠagit aussi dĠun constat de lĠoubli.
Une manire de se dsemparer du souvenir avec cette impression de ne dire presque rien ou alors de redire
toujours les mmes choses. a parat presque trop simple et, premire vue, trs loign de nos esprits complexes.
Que faut-il chercher comprendre ou voir ? Ë quels desseins ?
SĠil subsiste si peu de choses, si le trait est ce point hsitant quĠon ne sache plus trs bien o il a commenc
et o il se termine, si les maquettes sont en reconstruction autant quĠen dconstruction,
cĠest peut-tre que se dessine-l une chose simple qui ne cherche pas les effets mais qui parle plus de lĠquilibre fragile
dans lequel nous sommes jets.
ÇQuand jĠouvre les yeux, jĠobserve que je suis tout petit dans lĠunivers ;
quand je ferme les yeux, je me rends compte que jĠai lĠunivers en moiÈ Inayat Khan
Le dessin de mmoire est une possibilit de faire entrer en rsonance deux mondes.
Faire vivre et accorder monde visible et monde suprasensible. Une manire dĠtre ÇhorsÈ, hors-jeu, hors champ,
hors dĠatteinte tout en se concentrant lĠintrieur. Tour tour, dvoiler les images mentales, sortir du monde phnomnal
et revenir vers soi.
Mme si les espaces que je reconstruis relatent de rencontres ou de prgrinations, il ne sĠagit jamais de chronique.
LĠespace demeure, mais le temps perd de sa prcision, ou sĠabolit simplement. Les prsences sont flottantes comme
les penses. Ë lĠimage de certains de mes dessins, que je retrouve aprs une longue priode sans les avoir revus
et dont je nĠidentifie plus les lieux et me fait dire que : ÇcĠtait iciÉou peut-tre ailleursÈ. Le souvenir du souvenir sĠvapore,
il sĠchappe maintenant, mais il reviendra peut-tre car le Rel est toujours une connexion entre le pass et le prsent.
Il plane encore cette incertitude dĠavoir t l, ou dĠavoir vcu cela, car aucun personnage nĠest l pour en tmoigner.
Ils se sont aussi absents. CĠest lĠtat mme du suspens. Et, encore plus que des souvenirs,
ce sont des Ç-venirÈ qui se dessinent. Que je montre la ville ou le dsert, le plein ou le vide, la solitude avec soi
ou avec les autres, mon travail figure toujours dĠun quilibre fragile mais vital.
Entre-deux eaux comme Entre ciel et terre. Entre un tat des choses et un autre. ëles (mmoires naturelles du souvenir)
et isthmes surgissant de lĠeau ou flottement entre ciel et terre. Regarder depuis la terre de gauche droite et de droite gauche.
Dplacer son regard latralement, voir la vie qui se droule.
Puis regarder de bas en haut et de haut en bas : vertige de lĠentre deux vertical.
La Jonction, lieu dĠun entre-deux, o lĠon se sent irrmdiablement saisi par deux courants diffrents,
euphorisants et inquitants la fois.
Pascale Favre Espace K, ÇEntre-deux eauxÈ 2006